lundi 4 février 2013

Notre "français à la maison"

L'avantage de notre situation d'enseignement du français à la maison, c'est qu'on fait ce qu'on veut. Les mousses vont dans une école internationale, leur langue académique est l'anglais, le japonais est pris en charge également par l'école, j'ai donc carte blanche pour le français !
Nous n'avons pas d'échéances de tests, pas de comptes à rendre, pas d'inspections. Pas de programme à suivre et à boucler pour passer dans l'année supérieure...
Partant de là, je suis heureuse d'aller au rythme des enfants, et de choisir moi-même ce que je juge utile ou non pour bien parler et écrire le français.

1 - Les enfants progressent à leur rythme

Eugénie a voulu apprendre à lire à 5 ans, Mathurin ne s'y était pas mis avant ses 6 ans et demi. Si j'avais forcé Mathurin à commencer avant, il n'aurait pas été prêt et cela aurait duré très longtemps. Si je n'avais pas suivi Eugénie lorsqu'elle a été motivée, on aurait raté un coche et cela aurait perturbé son apprentissage sur le moyen terme.

Pour l'un comme pour l'autre, je cerne leurs besoins / motivations / faiblesses par la pratique de la rédaction créative. Ils ont pour objectif d'écrire un texte, et à partir de ce texte, nous étudions le vocabulaire, l'orthographe, la grammaire etc.
Mathurin aime travailler sur ses posts : il rédige un post sur un sujet qui lui plaît puis nous le corrigeons ensemble. Je note les points que nous devons travailler lors de la prochaine séance de français : une révision de ceci, une initiation à telle notion grammaticale par exemple. Même si "ce n'est pas de son niveau". Il doit également recopier dans son carnet les mots qu'il a mal orthographiés, et la fois prochaine, il doit savoir les écrire correctement. C'est incroyable comme, du coup, la progression est rapide.



Eugénie travaille également sur ce mode, quoiqu'elle n'écrit pas encore pour le blog ! Je lui donne un début d'histoire (souvent extraite de ce manuel), et elle doit inventer la suite en quelques lignes. Encore une fois, la méthode fonctionne car nous travaillons sur son vocabulaire, qu'elle utilise couramment et qu'elle doit donc apprendre à bien orthographier - plutôt que de travailler sur une liste préétablie, "officielle", dont elle n'a rien à faire. Comme elle écoute très souvent des audio-books, elle a un vocabulaire assez étendu qu'elle essaie de replacer dans ses propres textes.
Et depuis quelques temps, elle travaille sur une histoire plus longue : les quelques lignes qu'elle rédige ne doivent pas être une fin ; je transmets le texte d'Eugénie à sa mamie en France, qui ajoute elle-même quelques lignes à l'histoire ; puis c'est à nouveau au tour d'Eugénie. C'est amusant, parce qu'elles ont chacune une petite idée dans la tête en faisant passer leur texte, mais l'autre n'a pas la même idée. L'histoire est donc à grand suspens...

Voilà. Pas de programme pour nous, mais de la pratique qui colle aux besoins spécifiques et aux envies de chaque enfant. Et à leur motivation, au moment où ils sont prêts. À moi donc de les observer et de construire mes séances de français (difficile de dire "cours" ou "leçons" dans ces cas-là) en fonction de chacun.

2 - À bas les mots techniques !

Un autre gros avantage de ce homeschooling indépendant, sans comptes à rendre à personne (que ce soit aux profs via le "contrôle" ou à l'école en général via les notes), c'est que je fais bien ce que je veux. Or mon opinion sur l'enseignement du français à l'école primaire (pour la suite, je ne me suis pas encore penchée sur le sujet) est que je trouve parfaitement ridicule et nocive cette manie d'utiliser des termes techniques pour décrire des notions que l'enfant a déjà du mal à cerner. J'ai par exemple découvert l'existence du "complément d'objet second". C'est une espèce nouvelle, récemment découverte, parce que je n'ai jamais appris ça à l'école (dans mon temps). Mais en ce siècle d'OGM, on peut s'attendre à ce que même la grammaire mute.
Je me souviens bien du "complément d'objet direct" ("COD", car pour compliquer encore la chose on utilise des codes secrets) et du "complément d'objet indirect". Oui, à force de les répéter, ces mots techniques ont fini par s'imposer dans mon cerveau. Eh bien Mathurin, en 5ème année soit l'équivalent du CM2, n'en a jamais entendu parler ! Et n'en entendra probablement parler que s'il décide de devenir grammairien ou linguiste. Pour le moment, il vit plutôt bien avec ces lacunes, et écrit plutôt bien le français.
Honnêtement, ça sert à quoi de savoir ce qu'est un COD ou un COI ? Pour accorder le participe passé avec être et avoir allez-vous me dire. Même pas ! On a trouvé beaucoup plus amusant et efficace !

Pourquoi, mais pourquoi faut-il faire passer les enfants par ces termes techniques ? C'est déjà pas assez compliqué comme ça ?? Ah, c'est pour simplifier ?? À d'autres, hein.

Calvin et Hobbes, par Bill Watterson

Les personnes bien intentionnées qui inscrivent ces termes au programme ont oublié l'essentiel de l'apprentissage : l'auto-motivation de l'enfant, qui découvre, qui s'interroge tout seul, et qui a envie de réussir par lui-même. L'obliger à ingurgiter ces mots qui ne veulent strictement rien dire avant même de bien comprendre et bien manipuler la notion grammaticale qu'ils désignent est la meilleure manière pour le dégoûter du français.
Parce qu'en fait de compte, qu'est-ce qu'on attend de nos enfants francophones ? Qu'ils sachent lire, parler, et écrire un bon français, pas vrai ? Or faut-il nécessairement savoir ce qu'est un "complément essentiel" ou un "complément circonstanciel de cause" pour avoir une jolie plume (un joli clavier) et ne pas faire de fautes ?
Ma réponse est non. Non non et non !

Tout cela me rappelle un texte d'Erik Orsenna, La grammaire est une chanson douce.
Une inspectrice vient faire une "vérification pédagogique" dans une classe où la maîtresse raconte et explique Le loup et l'agneau. Commentaire de l'inspectrice adressé à l'enseignante :
- "Je vois, je vois... De l'imprécis, de l'à-peu-près... De la paraphrase alors qu'on vous demande de sensibiliser les élèves à la construction narrative : qu'est-ce qui assure la continuité textuelle ? À quel type de progression thématique a-t-on ici affaire ? Quelles sont les composantes de la situation d'énonciation ? A-t-on affaire à du récit ou du discours ? Voilà ce qu'il est fondamental d'enseigner !"
La pauvre maîtresse essaie de se justifier devant ces attaques de "vous ne respectez pas les consignes du ministère" et avance timidement que ses élèves n'ont même pas douze ans, que c'est peut-être un peu compliqué...
Réponse de l'inspectrice :
- "Et alors ? Les petits Français n'ont pas droit à la science exacte ?"
Suite à cette scène, la petite Jeanne fera un cauchemar. Elle rêve qu'elle fait un stage :
"Le matin, on nous apprenait à découper la langue française en morceaux. Et l'après-midi, on nous apprenait à dessécher ces morceaux découpés le matin, à leur retirer tout le sang, tout le suc, les muscles et la chair.
Le soir, il ne restait plus d'elle que des lambeaux racornis, de vieux filets de poisson calcinés dont même les oiseaux ne voulaient pas tant ils étaient plats, durs, et noirâtres.
(...) Pauvre langue française ! Comment la faire évader de ce traquenard ?"

Voilà, c'est exactement l'image que me donne cette accumulation de termes techniques qui découpent le texte, la phrase, leur ôtent toute leur mélodie et leur poésie... Comment mieux inhiber le plaisir de lire et d'écrire chez un enfant ?

Voilà pourquoi j'ai décidé de zapper la majeure partie des termes techniques. Nous n'utilisons même pas les termes de "pronoms personnels", "articles définis ou indéfinis", "déterminants possessifs"... Sacrilège diront certains. Respect, dirai-je. Respect de l'enfant de 10 ans qui a déjà fort à faire pour bien accorder et bien conjuguer. Respect de mon fils qui dévore les livres, qui lit parfaitement à voix haute, qui écrit très bien le français alors qu'il ne le parle qu'à la maison et vit quotidiennement dans un environnement trilingue.

Mais je ne terminerai pas sans tirer mon chapeau à tous ces enseignants qui, comme la maîtresse du livre d'Orsenna, aiment sincèrement la langue française et font l'impossible pour que les enfants puissent avoir accès à sa mélodie malgré les "consignes du ministère".
Pour ma part, je n'ai aucun ministère à suivre sinon mon bon sens, mon cœur et les besoins propres de mes enfants en français. Et croyez-moi, j'apprécie hautement cette liberté !

Caroline

5 commentaires :

Anonyme a dit…

Quel beau plaidoyer en faveur de la langue française ! et si je peux rajouter mon grain de sel je dirai que je regrette infiniment le temps des dictées qui t'ont permis d'écrire notre belle langue sans fautes ! et tant pis si on me dit que je ne suis pas objective parce que tu es ma fille.

Béatrice a dit…

Wouaouu ! Quelle écriture, quelle expression ! Merci, merci, merci. Mon deuxième garçon aura 8 ans en septembre et a eu beaucoup de mal à apprendre à lire. Je comprends mieux maintenant. Il n'empêche que pendant les vacances de mars j'ai réussi à le motiver et hier il m'a montré un livre sur les baleines qu'il lit seul, un livre qu'il a choisi. J'y mets mon grain de sel moi aussi dans l'enseignement, j'explique à ma manière et ça marche beaucoup mieux :)
Bonne continuation,
Béatrice à la Réunion

Caroline Despetiteschoses a dit…

Merci pour ce commentaire Beatrice. Quand on n'a pas le choix de l'ecole pour ses enfants, je crois qu'il est imperatif d'y mettre son grain de sel comme tu dis.
J'espere que tu trouveras ici de quoi t'aider ou t'inspirer. Bon courage a ton fils, qu'il ne se decourage pas ! Mais si tu l'accompagnes, ca devrait bien se passer.
A bientot j'espere !

Anonyme a dit…

Quel bonheur de te lire. Il y a tellement de vérité dans tout ça. Je fais encore des cauchemars quand je repense aux cours de français (à 42 ans) et à tous ces mots dont j'ai depuis longtemps décidé d'oublier le sens pour pouvoir apprécier mes lectures.
Chris

Caroline Despetiteschoses a dit…

Merci Chris, je comprends ton traumatisme. Mais je ne dois pas me faire que des amis parmi les profs de français... Tant pis, j'assume parce que j'estime qu'un apprentissage sans plaisir est mené à l'échec (ou aux cauchemars à l'âge adulte !).
Bonnes lectures !